Les centrales solaires citoyennes : la nouvelle lubie de l’Île-de-France

Photo © DR Coopérative Electrons Solaires

Elles poussent comme des champignons dans toute l’Île-de-France. Depuis l’année dernière, la tendance est aux projets de « centrales solaires citoyennes », c’est-à-dire de production d’énergie photovoltaïque installés et exploités par une société de projet – en l’occurrence, des coopératives –, réunissant des citoyens et des collectivités, et éventuellement des acteurs privés. D’ici quelques années, la petite dizaine de projets franciliens actuellement dans les tuyaux (voir tableau) devraient produire au minimum 3 350 MWh par an, soit la consommation électrique de plus de 1 120 foyers. L’objectif ? Remettre les habitants au centre de l’initiative environnementale, en leur accordant une voix au chapitre …et une main sur le porte-monnaie. Mais pour quelle efficacité ?

« Le dérèglement climatique est une catastrophe, soit on panique et comme je l’ai déjà entendu on migre en Nouvelle Zélande, soit on décide de faire quelque chose », ironise Christine Blondel. Elle, a choisi d’agir, en initiant la coopérative Sud Paris Soleil, qui finalise l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toits d’une école à Cachan (Val-de-Marne).

« Les citoyens ont la gouvernance dans notre coopérative : un sociétaire est égal à une voix, ce ne sont pas des dons mais bien des investissements », explique-t-elle. Chacun des 160 membres de Sud Paris Soleil achète au moins une « part sociétale » qui débute à 100 euros et pour une durée de 5 ans. Passé ce délai, le membre peut demander s’il le souhaite un remboursement de son investissement.

Les 300 panneaux photovoltaïques installés sur les 1800m carrés de la terrasse de l’école de La Plaine à Cachan devraient produire de l’énergie dès le printemps 2020. Avec dans l’optique de la revendre au fournisseur d’énergie Enercoop, qui a un statut d’obligataire d’achat pour les énergies renouvelables. Depuis janvier 2017 en effet, les producteurs d’énergie renouvelable peuvent vendre leur électricité à l’acheteur agréé de leur choix, tout en bénéficiant du soutien public via un mécanisme de tarif d’achat subventionné, jusqu’alors réservée à EDF. Le prix de rachat par Enercoop sont d’ailleurs plus avantageux que les tarifs d’EDF d’après Pierre Stoeber, président du conseil d’administration de la coopérative Électrons solaires, implantée en Seine-Saint-Denis.

Les objectifs de ce type d’initiative sont doubles, comme l’expose Vincent Gay, porteur de projet à Vincennes en Transition : « Nous voulons d’abord participer à la transition écologique et énergétique. Mais l’aspect de la structure d’une coopérative est aussi politiquement intéressant : nous sommes transparents, conservons une assise locale et ne faisons preuve d’aucune une volonté de créer du bénéfice. » « Les citoyens relocalisent leur épargne privée pour y donner un sens », résume Christine Blondel.

Relocaliser et verdir la production d’énergie

Mais il y a une autre raison, bien plus concrète, qui plaide en faveur d’une production locale de l’énergie. « En France, la déperdition d’énergie durant le transport se chiffre à 10% de la production », s’alarme en effet Pierre Stoeber. L’électricité s’évacue notamment sous forme de chaleur lorsqu’elle transite dans les câbles. « Ainsi en France, 4 à 5 centrales tournent uniquement pour le transport d’énergie. Or les « électrons » d’une centrale solaire seront consommés en priorité et directement par le bâtiment sur lequel elle est installée et par les structures voisines autours. »

Ce raccourcissement des circuits de distribution s’ajoute aux bénéfices déjà connus du photovoltaïque. « Il s’agit ici d’industrialiser et de commercialiser une ressource naturelle illimitée, le soleil », résume le co-fondateur d’Électrons solaires Jacques Grenier.

Les panneaux photovoltaïques, achetés aux alentours de 100 euros à une entreprise française située en Alsace, seront ensuite recyclés en France. « Contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, la plupart des panneaux solaires ne contiennent pas de terres rares [comme l’indium ou le gallium] », complète Pierre Stoeber. Le marché a en effet majoritairement recours à des technologies à base de silicium cristallin, une matière naturellement présente dans le sol. « Surtout, l’empreinte écologique des panneaux est remboursée au bout d’un an dans les pays très ensoleillés, et de 2 ans en France », assure-t-il. Durant ce laps de temps, le panneau aura produit autant d’énergie qu’il en a été nécessaire pour le fabriquer. Pour autant, au vu du caractère très récent de l’engouement autour des centrales solaires citoyennes, aucune coopérative n’a pour l’heure été confrontée à la question du démantèlement des panneaux. 

Un essor récent

L’idée des centrales solaires citoyennes semble avoir germé dans le sillage de la COP21 de 2015. « Au départ, nous étions un groupe de citoyens qui avions préparé l’évènement l’année précédente en organisant des forums de transition aux Lilas, explique Pierre Stoeber d’Électrons solaires. En 2005, j’avais déjà fondé une AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) pilote du système des paniers solidaires, nommée « Courgette solidaire ». Mais après décembre 2015 et l’accord de Paris, j’ai eu envie de faire plus. Or, l’énergie verte m’avait paru être un secteur négligé. »

Lancée en juin 2018, la coopérative Électrons solaires gère aujourd’hui l’installation photovoltaïque sur la toiture du collège Waldeck-Rousseau aux Lilas (Seine-Saint-Denis), et planifie celle d’un immeuble de logements sociaux à Montreuil, de deux écoles à Pantin et Bagnolet, et du collège Jean-Zay à Bondy. Quatre toits d’école et de gymnase sont par ailleurs à l’étude à Suresnes (Hauts-de-Seine) sous l’impulsion des Fermes Solaires du Mont Valérien ; tandis qu’EnerCit’IF met en place sur un collège parisien la première installation d’une longue série sur les toits de bâtiments publics de la capitale. Et la liste est encore longue. Des projets tous regroupés sous la houlette du réseau et fond d’investissement éthique Énergie Partagée (voir encadré). « Les initiatives citoyennes ne réunissent pas toujours des spécialistes de la photovoltaïque ou même de la gestion d’entreprise, d’où l’importance de cet accompagnement », justifie Christine Blondel.

Pour sa part, cette ancienne chercheuse en Histoire des sciences a eu un déclic environnemental il y a quatre ans après avoir lu les rapports alarmants du GIEC (LIEN). « J’ai réalisé qu’il était nécessaire que les citoyens investissent localement, explique-t-elle. En Allemagne la moitié de l’énergie renouvelable est produite par des initiatives citoyennes. En France, il y a un problème de volonté politique : « l’État-EDF » ne veut pas investir dans des énergies renouvelables. »

Energies Partagées
« Nos animateurs sont les interlocuteurs privilégiés des porteurs de projet, explique Adrienne Pernot du Breuil, animatrice régionale en Île-de-France de la coopérative Energie Partagée et ex-porteuse de projet en Auvergne. Nous leur proposons des formations où ils reçoivent des conseils d’experts, et de l’aide pour organiser des réunions publiques. » Ce réseau « accompagne, promeut et finance » près de 300 projets d’énergie renouvelables en France, dont une quinzaine en Île-de-France. 
L’autre section d’Energie Partagée en effet, c’est en le fond d’investissement, qui collecte l’épargne des particuliers. Pour bénéficier de son soutien financier, il faut régler un montant d’adhésion et que les projets proposés remplissent les quatre critères : ancrage local, exemplarité environnementale, gouvernance transparente et démocratique, visée non spéculative. 
« Nous avons également un rôle de plaidoyer au niveau national, de par notre capacité à organiser un rendez-vous avec un député dans le but de favoriser des lois écologiques », complète Adrienne Pernot du Breuil.

Du dilemme des subventions publiques

Un constat qui n’est pas partagé par le cofondateur d’Électrons solaires, Jacques Grenier, pour lequel « les subventions publiques, aujourd’hui très généreuses, ne devraient être utilisées que pour l’amorçage du projet ». Celles-ci émanent certes des collectivités territoriales (ville, département, région) et non de l’Etat. Cette abondance paradoxale de fonds publics (impliquant donc une pression sur les prix moindre), se couple à des frais annexes (notamment des frais d’études préalables) plus élevés en Île-de-France. Elles résulterait selon Jacques Grenier en un « surcoût des centrales citoyennes franciliennes de l’ordre 25 à 50% par rapport à des projets similaires en province, notamment dans le Tarn ou en Savoie ». C’est en partie face à ces divergences de points de vue, et en partie pour s’implanter sur un autre territoire, qu’il a décidé de mettre en place son propre projet à Marne et Brie.

 « Pour une coopérative telle qu’Électrons solaires, les sociétaires contribuent pour environ 20% de l’investissement de départ », détaille celui qui est également porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts dans le Val-de-Marne. « Les particuliers investissent en moyenne entre 500 et 1000 euros, et les communes et collectivités territoriales entre 1000 et 10 000 euros, avec une moyenne autour de 2000 ou 3000 euros. 30% des frais peuvent être couvert par des emprunts bancaires. Mais la majorité du coût, soit près de 50%, reste pris en charge par les subventions publiques. » L’équilibre financier se fera d’ici vingt ans, avec pour but de proposer des taux de retour sur investissement aux sociétaires équivalents à ceux du Livret A d’ici à 3 ans. « Mais légalement les dividendes distribuables sont plafonnés à 42,5% des bénéfices, le reste étant réservé à des projets futurs », précise Jacques Grenier.

L’amortissement du projet de Cachan est également prévu sur vingt ans. « Pour l’instant nous sommes en équilibre avec 50 000 euros de fonds propres et quasiment l’équivalent de cette somme avec l’aide de la région Île-de-France », reconnaît Christine Blondel. « Beaucoup disent que ce n’est pas rentable d’investir dans les énergies renouvelables car on a besoin des subventions publiques, mais n’est-ce pas pareil pour les énergies fossiles qui ont des subventions de l’État via les déductions fiscales », fait néanmoins remarquer la militante écologiste.

Pierre Stoeber, quant à lui, estime que les apports de ce type d’initiatives excèdent les investissements des collectivités. « L’enjeu n’est pas du tout de se « libérer subventions », mais plutôt écologique, social et collectif. Il me paraît parfaitement normal que les collectivités s’en chargent, et extraordinaire que ce soient les citoyens qui impulsent cette transition, qui apportera un gain pour la société. »

Les collectivités interviennent également dans le prêt ou la location à un tarif favorable de leurs toitures, souvent de grande dimension. « Elles sont intéressées car, selon la loi, elles ont l’obligation de respecter l’accord de Paris », estime Pierre Stoeber.

Tous les acteurs interrogés s’accordent néanmoins sur le fait que l’ensoleillement moindre de la région Île-de-France devrait engendrer une compensation supérieure à celles des départements plus au sud. « Le tarif d’achat garanti par l’État est pour l’instant le même sur toute la France : cette discrimination-là doit sauter », juge le cofondateur d’Électrons solaires.

« Une goutte d’eau dans la mer » ?

Pourtant, aides de l’État ou pas, aucune centrale dite « citoyenne » ne tourne encore à l’heure actuelle.

Pour Jacques Grenier pourtant, ce type de projet est bel et bien développable à grande échelle, « à condition de massifier le processus ». Il se base pour cela sur l’exemple de centrales en Occitanie, d’ores-et-déjà rentables ou équilibrées économiquement sans subventions publiques. « Il faut une vingtaine de projets sur des toits moyens et grands pour couvrir les frais généraux d’une centrale solaire citoyenne comme celle d’Électrons Solaires, qui représentent 3000 à 5000 euros par an », précise-t-il.

« A titre d’exemple, d’ici à 2050, un ensemble de centrales solaires à Villiers-sur-Marne pourrait couvrir 40% des besoins énergétiques futurs de la ville, grâce à son environnement pavillonnaire doté de 1500 à 2000 toitures, et de nombreux toits publics », prévoit-il, sous réserve que l’État impulse les initiatives. « Pour équiper Villiers-sur-Marne, on peut estimer le coût actuel à 57 millions d’euros d’investissement – cela serait entre 40 et 46 millions aux vrais prix du marché. A l’horizon 2050, le même programme devrait coûter entre 20 et 25 millions d’euros car le coût du photovoltaïque a tendance à diminuer grâce aux progrès de l’industrie, l’augmentation du volume de fabrication et la baisse des coûts des matériaux. » 

« Le principal ce n’est pas la quantité de production d’énergie, c’est une goutte d’eau dans la mer : ce qui est important c’est de sensibiliser », temporise quant-à-elle Christine Blondel. Sa centrale à Cachan devrait produire environ 90 000 kWh par an, soit l’alimentation de 30 foyers hors chauffage. « Il faut que cette centrale fonctionne pour que ce modèle puisse essaimer, que d’autres coopératives locales se créent ailleurs », défend la porteuse du projet. 

Selon Vincent Gay, dont le projet est encore en gestation, l’approche des municipales pourrait l’aider à capter davantage l’attention. « Notre centrale solaire de Vincennes ne sera pas grand-chose dans la production française d’énergie, mais elle pourra sensibiliser sur l’efficience énergétique », espère-t-il.

Électrons solaires
Les Lilas (Seine-Saint-Denis, 93) : école Waldeck-Rousseau aux Lilas, ainsi que les projets collège Jean-Zay à Bondy, d’un immeuble de logements sociaux à Montreuil, et de 2 écoles à Pantin et Bagnolet
Puissance : 417 kWc sur 12 toitures 2 450 m2 de toitures
Production : 390 MWh/an, soit la consommation électrique (hors chauffage) de 122 foyers
https://energie-partagee.org/projets/electrons-solaires/
EnerCit’IF
Paris (75) : collège Georges Brassens dans le 19ème arrondissement prévu pour le 4 juillet 2020, ainsi que 15 à 20 centrales photovoltaïques sur les toits de bâtiments publics parisiens d’ici 2020
Puissance unitaire : 36 kWc ou 100 kWc selon les toitures
Puissance totale : entre 1,5 et 2 MWc en 2020
Production : entre 1400 et 1900 MWh/an, soit la consommation électrique (hors chauffage) de 500 à 600 foyers
https://energie-partagee.org/projets/enercitif/ 
Fermes Solaires du Mont Valérien
Suresnes (Hauts-de-Seine, 92) : 4 toitures à l’étude sur des écoles et gymnases
Puissance : 400 kW
Production : 400 MWh par an soit la consommation électrique annuelle de 400 personnes (hors chauffage)
https://energie-partagee.org/projets/fermes-solaires-du-mont-valerien/ 
O’Watt Citoyen Notre territoire
Cergy Pontoise (Val d’Oise, 95)
Puissance : 100 kW
Production : 100 MWh par an, soit la consommation électrique annuelle de 100 personnes (hors chauffage)
https://energie-partagee.org/projets/owatt-citoyen/ 
Plaine Energie Citoyenne
Aubervilliers, Épinay-sur-Seine, La Courneuve, L’Ile-Saint-Denis, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Saint-Ouen-sur-Seine, Stains et Villetaneuse (Plaine Commune, Seine-Saint-Denis, 93) : douzaines d’installations dans ces 9 communes, sur 5 600 m2 de toiture
Puissance : 1 000 kW = 1 MWh
Production : 900 MWh par an, soit consommation électrique annuelle de 900 personnes (hors chauffage) OU 1 000 MWh/an, soit la consommation électrique (hors chauffage) de 312 foyers
https://energie-partagee.org/projets/plaine-energie-citoyenne/ 
Sud Paris Soleil
Cachan (Val-de-Marne, 94) : école élémentaire La Plaine de Cachan
Production : 100 MWh par an, soit la consommation électrique (hors chauffage) d’environ 30 foyers
https://energie-partagee.org/projets/sud-paris-soleil/ 
Vincennes en transition
Vincennes (Val-de-Marne, 94)
http://vincennesentransition.org/ 
EnercitY 78
Yvelines (78)
2 centrales prévues
https://www.enercity78.fr/
Projet solaire Marne et Brie, fondé sous l’impulsion de Jacques Grenier
Vingtaines de toitures à Villiers-sur-Marne et alentours
Puissance : 1MWh
Tener’IF
(Projet non citoyen avec investissement d’Energie Partagée)

Paris (75) : 3679 m2 de toitures sur les toits de la Halle Pajol et de la copropriété Quintessence
Puissance : 561 kWc sur 3679 m2 de toitures
Production : 463 MWh/an, soit la consommation électrique (hors chauffage) de 145 foyers

https://energie-partagee.org/projets/tenerif/ 
Biocoop du Mantois
(Projet non citoyen avec investissement d’Energie Partagée)

Epône (Yvelines, 78) : toit de la Biocoop (végétalisé) de 420 m2
Puissance : 52 kW
Production : 58,7 MWh par an, soit la consommation électrique (hors chauffage) de 23 foyers

https://energie-partagee.org/projets/biocoop-du-mantois/ 


Article rédigé par :

Vous pouvez vous inscrire aux alertes lorsqu’un prochain article sera publié en remplissant ce formulaire.

Pas encore de commentaires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *