Paris 14ème, le foot en mixité pour lutter contre les stéréotypes de genre

A Sportif.ve.s, filles et mecs se partagent le ballon. L’association organise des championnats de foot en mixité pour lutter contre les stéréotypes de genre. Même si cela ne suffit pas toujours pour les gommer du terrain… 

«C’est moi où il fait super chaud?» Dans le gymnase de l’école privée La Bruyère Sainte Isabelle, dans le 14e, Nazim transpire à grosses gouttes. Maillot de l’Angleterre floqué Kane sur le dos, il s’octroie une petite pause au milieu du match qui oppose son équipe – les Matadores, aux Asian Soccer. Sur un terrain qui se rapproche plus de celui de hand que de foot, les deux équipes de cinq joueurs se disputent âprement le ballon. La particularité de cette rencontre organisée par l’asso Sportif.ve.s? Elle se joue en mixité obligatoire.

C’est Adrien Fulda, ingénieur de 28 ans, qui est à l’origine du projet. En revenant du Québec où il a intégré une équipe universitaire mixte, il importe le concept en France. Déborah est l’une des premières à répondre à l’appel d’Adrien lorsqu’il cherche des joueuses et des joueurs. «Après avoir fait des matchs, on s’est rendu compte que les filles ont pas forcément le réseau nécessaire pour faire du foot loisir», constate la juriste.

Du coup, en mai 2018, trois mois après le premier match officieux, l’association est officiellement créée. Nazim y est depuis le début. «Au début, j’aidais sur des tâches ponctuelles. Je travaille dans la comm’ alors j’essaie d’écrire des articles sur le site quand je peux», détaille-t-il. «Aujourd’hui, on est une dizaine de bénévoles. On apporte ce qu’on peut! » La structure revendique 50 inscrits masculins et 45 féminines sur ses championnats à cinq et à sept joueurs. 250 joueurs y auraient joué depuis septembre.

Déborah revient sur les difficultés de jouer au foot quand on est une fille. «Ça commence à la cour de récré, où les filles se font rejeter quand elles jouent au foot. On leur dit  »tu gênes! »», explique-t-elle, sans l’avoir vécu. En primaire, elle admet qu’elle «jouait bien», mais qu’après, c’est devenu «plus physique». «Dans mon collège, le rugby était très mis en avant. Ils avaient une bonne équipe mais qu’avec des mecs. Ça a véhiculé l’idée que les sports co de ballon étaient faits pour les mecs.»

Philippine a rejoint Sportif.ve.s depuis 1 mois. Elle attend avec son équipe que le match des Matadores finisse pour que le leur commence. La jeune femme partage l’analyse de Déborah. «J’ai beaucoup joué au foot quand j’étais en primaire, mais je sentais que les filles étaient exclues», raconte-t-elle d’une voix un peu timide.

Quentin a découvert l’asso par une amie. Il trouve ça « intéressant d’aller vers la mixité ». © Rémi Yang

«Pour chaque équipe inscrite, nous prévoyons quatre mecs et quatre filles afin que sur le terrain, il y ait deux ou trois filles», poursuit Déborah. Mais ce n’est pas toujours le cas. Aujourd’hui, on compte quatre mecs pour deux filles par équipe. «Mais c’est le hasard, les filles n’étaient pas dispo malheureusement !», indique la co-fondatrice de l’asso.

Sur le terrain, Maria, une jeune mexicaine, enchaîne les fulgurances. Elle dribble deux mecs et tente un tir stoppé par la gardienne. Sur le banc, elle est applaudie par les remplaçants des deux équipes. Elle repart en défense en tapant dans le dos de Nazim.

«En France, les femmes ne sont pas incluses dans certains sports», observe Josepha, qui a débarqué des Etats-Unis en septembre. «C’est une question de mentalité, je pense», analyse celle qui a intégré l’asso il y a un mois.

Quentin, qui vient de se faire remplacer sur le terrain, a aussi vécu huit mois chez l’oncle Sam. «Là bas, le foot féminin est beaucoup plus développé. C’est dommage qu’en France, ce ne soit pas encore le cas. Il y a des barrières sociales qui freinent l’inscription des meufs», reconnaît-il en s’épongeant le front.

Les stéréotypes ont la peau dure

«Si on a monté cette asso, c’est aussi pour déconstruire les stéréotypes autour du fait que les mecs seraient meilleurs que les filles», commente Déborah. Du coup, la pratique du sport est centrée autour du loisir. Des gens de tout niveau se côtoient autour du ballon. «Quand quelqu’un a la balle, on le laisse jouer. C’est léger, plus tranquille. Il n’y a pas cette pression qu’il y a en club, où on a l’impression que pour s’inscrire après 25 ans, il faut avoir un truc spécial», fait valoir la juriste.

Josepha en avait marre de jouer uniquement contre des filles © Rémi Yang

Aux Etats-Unis, Josepha jouait en club. «Mais ça me saoulait de ne jouer que contre des filles», lâche-t-elle. Et puis, l’ambiance loisir qui règne ici la libère de la pression. «C’est très détente. On est là pour passer du bon temps, mais on veut quand même gagner!» plaisante Philippine en laçant ses chaussures.

L’esprit de compétition n’est toutefois jamais loin. Sur le banc, les remplaçants lancent des conseils à la volée. «Replace toi, replace toi!», hurle l’un d’entre eux. Ils tournent dès qu’un joueur sur le terrain souhaite se reposer. Et pour respecter l’obligation de garder deux filles sur le terrain, ce ne sont que les mecs qui se font remplacer ce soir. 

«A titre personnel, je ne suis pas hyper favorable à jouer en mixité. C’est plus facile de jouer entre meufs, de s’autoriser à faire des choses, de pas avoir peur de se tromper…», juge Lucile, du Ménilmontant FC. Dans ce club autogéré, l’équipe mixte a vu le jour par manque de championnats féminins. «C’était la seule possibilité de faire jouer les filles avant l’année prochaine», se souvient Lucile. Elle se rappelle avec une pointe d’amertume du premier tournoi en mixité obligatoire qu’elles ont disputé, le challenge de printemps de la FSGT. «Chez les mixtes non obligatoires, dont les équipes étaient principalement composées de mecs, il y avait 300 équipes inscrites contre 4 en mixte obligatoire», rembobine-t-elle. Dans son équipe, elle assure que «les mecs sont bienveillants» et que le niveau est hétérogène. Mais la joueuse ne peut s’empêcher de remarquer que certains stéréotypes de genre ont la peau dure. «Une des manières de l’observer, c’est aussi de regarder qui marque et qui sont placés aux endroits où on peut marquer. C’est souvent les mecs», constate-t-elle. «ll y a des réactions de mecs sur le terrain qui font qu’on se sent conne parce qu’on a raté un truc. Y’en a qui vont nous dire « c’est pas possible tu sais pas faire ça? » »

«Ce que je trouve problématique dans la manière dont on formule les questions autour de la mixité, c’est qu’il y a quelque part l’idée que ça tire les meufs vers le haut. D’une part parce que les mecs joueraient mieux, et de l’autre parce qu’elles auraient besoin d’être tirées vers le haut par les mecs», insiste encore Lucile.

Au gymnase de La Bruyère, le match se termine dans une ambiance bon enfant, avec une victoire des Asian Soccer 4 à 3.

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